Le constructeur français boude l’Algérie: La leçon de Renault

Publié le par Moubadara24fevrier

Par Abdelatif Rebah*

L’information est tombée comme un couperet sur les espoirs algériens de construire une industrie automobile  dans notre pays. 
Longtemps pressenti pour jouer le rôle de pionnier dans la concrétisation de ce rêve algérien, le constructeur français Renault a dit niet ! 
Le  motif de ce rejet ? Le site jijelien  de Bellara (530 ha, près du port de Djendjen), choisi pour l’implantation de l’usine de véhicules ne convient pas au groupe de Mr. Ghosn. Ce n’est pas, selon lui, un bassin d’emploi. Après  la ritournelle du  climat des affaires voici celle du bassin d’emploi. On change de chanson mais c’est toujours le même refrain : l’Algérie n’offre pas les conditions propices, idoines, pour les investisseurs, privés, bien sûr, sous-entendu. A en croire les patrons du groupe Renault, d’après ce qu’en rapporte la presse, les conditions imposées sont «dures à avaler» et pas question d’«aller dans un micro-port, complètement paumé». On comprendra aisément le peu d’enthousiasme des dirigeants du groupe Renault pour  la perspective d’une voiture made in Algeria, si on se donne la peine de laisser parler le langage des chiffres.  Qu’on en juge. En 2011, le groupe Renault a vendu dans notre pays 75 000 véhicules. C’est exactement le nombre d’unités qui devaient  être produites  par l’usine de Bellara, en première phase. Belle performance qui leur assure  pour la sixième année consécutive la place de leader sur le marché algérien, avec une part évaluée à plus de 25%.Un marché en pleine expansion, puisque le chiffre des ventes de la marque au losange dans notre pays est passé de 1 800 unités en 1998 à 
75 000 unités en 2011. Une croissance qui donne le vertige, on en conviendra. Et,  sans doute aussi, un regard d’enfant gâté sur les 
opportunités qu’offre  la destination Algérie en termes de localisations industrielles. En 2011, au Maroc, le groupe Renault a vendu 
41 501 unités et en Roumanie 39 592 unités, soit respectivement  55,3% et  52,7%  de ses ventes algériennes. Dans le premier pays, 
il va fabriquer son monospace «low cost» Lodgy, dans le second, il fabrique la Logan. Au nom de quoi et pourquoi l’industriel Renault irait-il compromettre la success story algérienne du commerçant Renault et l’irrésistible  ascension  du concessionariat ? Et ce n’est pas là  un vilain défaut purement Français. Il y a un peu plus d’une année,  début  2011, interrogé par un journaliste algérien sur le projet de voiture algéro-italienne, l’ambassadeur d’Italie ne s’embarrassera pas de rhétorique sur le climat des affaires, pour lui faire un sort. Cette voiture algéro-italienne, a-t-il tranché net,  est  «une affaire d’historiens» et «Fiat, ses priorités sont ailleurs». Concernant l’Algérie, le plus important, pour lui, est d’abord de relancer les marques (Fiat, Lancia, Alfa Romeo...) avec un bon concessionnaire. En résumé, le commerce et non l’investissement. L’Algérie, comme  on le constate,  est une destination commerciale  dynamique  prisée  chez les grands constructeurs automobiles. De 1998 à 2012, l’importation de véhicules a coûté au pays près de 25 milliards de dollars, sans compter la pièce de rechange.Un marché prospère mais sans retombées domestiques en termes d’emploi, de formation, de transfert de technologie, d’implantation industrielle. Aucun des constructeurs automobiles présents sur le marché algérien, plus d’une quarantaine, n’a jugé utile de prendre un engagement de nature industrielle. Des montants astronomiques qui auraient pu servir à la mise en place de combien d’unités de production et à la création de combien de milliers de postes d’emploi ? En réalité, le  marché algérien est  captif à un point tel  que  les concessionnaires peuvent se permettre, sans  risque de mévente,  de ne pas répercuter sur les clients les avantages de la conjoncture de chute des prix des véhicules en Europe et de  baisse des ventes causées par la crise économique de 2008. Les concessionnaires autos étaient appelés, on se souvient, à être grossistes du véhicule et de la pièce détachée, selon les dispositions du cahier des charges, établi par la Banque d’Algérie en 1994 qui leur imposait de passer au montage, dans un délai de 10 ans. C’est l’exact contraire qui s’est produit, dix ans après. Des concessionnaires sont devenus distributeurs au détail, n’investissant rien, puisque tout est en location. Maigre consolation tout de même, l’Algérie dispose à Oran du plus grand show-room d’Afrique.  La leçon de Renault peut être vérifiée dans tout ce qui a trait à la question stratégique du développement de la base productive nationale. Dans la production pétrolière et gazière depuis plus d’un demi-siècle, pourquoi l’Algérie ne bénéficie-t-elle pas de la délocalisation d’un certain type de fabrication de biens d’équipement, alors qu’elle investit annuellement depuis des décennies une moyenne de 3 milliards de dollars ? Légitimes interrogations près d’un demi-siècle après la création de Sonatrach et 41 ans après les nationalisations des hydrocarbures. Sonatrach investit depuis des décennies des montants considérables toujours croissants. En 2011, le montant investi s’est élevé à 12 milliards de dollars contre 2,3 milliards de dollars en 2000. Entre 2000 et 2011, l’Algérie a investi dans le secteur énergétique une enveloppe globale de plus de 70 milliards de dollars. Des investissements appelés à croître encore, selon le directeur de la revue pétrole et gaz arabes, Nicolas Sarkis, qui les évalue à 120 milliards de dollars d’ici à 2030, soit 5 milliards de dollars par an. S’agissant d’un secteur  dont la prévisibilité est exceptionnelle et l’attractivité, une évidence notoire, peut-on, pour justifier cette situation, invoquer ici également le fameux argument du «climat des affaires» ? Le seul marché de  la pièce de rechange industrielle de  Sonatrach  représente en moyenne 3 à 4 milliards de dollars d’importation par an. Dans le secteur pétrolier, les prestations «clés en mains» empêchent toute acquisition technologique par les Algériens, constatent les entrepreneurs marginalisés. «La mise en place des derricks», déplore un chef d’entreprise, se fait en concomitance avec la vente de tous les éléments nécessaires à cette activité, y compris le moindre petit boulon.Même constat à propos du marché du médicament qui  a atteint le montant de 3 milliards de dollars en 2011. Les officines fleurissent mais pas les usines.Nos partenaires préfèrent le commerce aux IDE, pourquoi ? Parce que c’est un marché acquis ! En 30 ans, de 1978 à 2008, les  parts  de marché de nos fournisseurs traditionnels se sont remarquablement maintenues. En moyenne : 19% pour la France, 9% pour l’Italie, 5% pour l’Espagne, 7% pour les USA. Seuls faits nouveaux : l’Allemagne descend de 18% en 1978 à 6% en 2007. La Chine se hisse de 0,36% en 1978  à 8,65% en 2007.Etrange pays où la santé des  affaires est si resplendissante et le «climat des affaires» si peu apprécié ! Enigme à élucider car  comme disait un ami sur le ton de la boutade : les investisseurs, il leur faut Hassi Messaoud et Hassi R’Mel et  la Villa Joly avec, cela va de soi, mais aussi El Mouradia et, pourquoi pas, Les Tagarins. Un  climat  de rêve idéal, en effet, qui en disconviendrait ?
  A. R.
*Economiste - Ecrivain.
Dernière parution: L’économie algérienne : le développement national contrarié, préface de Rolande Borrelly( Editions Inas 2012)
(Auteur de : Sonatrach : une entreprise pas comme les autres 2006 - La minorité invisible, essai sur les femmes chefs d’entreprise algériennes (préface de Wassyla Tamzali, 2007)
Article pau dans le quotidien La tribune du 3 mai 2012

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